Le Journal de Ma Yan
En 2001, une mère chinoise confie le journal intime de sa fille à des Français de passage dans son petit village du Ningxia. Parmi eux, le journaliste Pierre Haski qui saura faire connaître l’histoire de la jeune écolière au public, d’abord par la publication d’extraits du journal dans « Libération », puis par la parution d’un livre reprenant des passages de la vie de Ma Yan.

"Le Journal de Ma Yan" paru aux éditions Ramsay en 2002
Ma Yan est une jeune fille de treize ans, ainée de trois enfants, dont le vœux le plus cher est de pouvoir offrir à ses grands-parents et parents une retraite paisible. Pour y parvenir, elle sait qu’elle doit bien travailler et réussir ses études. En effet, la mère de Ma Yan, Bai Juhua, inculque à ses enfants que son propre manque d’éducation et la misère dans laquelle ils vivent sont liés.
Les parents sont prêts à de nombreux sacrifices pour permettre à leurs enfants d’aller à l’école : ils se passent d’eux aux champs et travaillent d’arrache-pied pour combler le manque à gagner que représente leur éducation. Le père est travailleur migrant : il quitte souvent le foyer familial pour s’engager sur les chantiers de la capitale, Yinchuan, ou en Mongolie-Intérieure, la province voisine. Malgré de graves douleurs à l’estomac et des mains irritées par les tâches domestiques, effectuées à l’eau glaciale même en hiver, la mère s’occupe assidûment de la maison et s’absente elle aussi régulièrement pour aller récolter le fa cai, herbe poussant dans les steppes mongoles et très appréciée des habitants de Hongkong.
Ma Yan est entrée à l’école à l’âge de huit ans, à Zhang Jia Shu, son village natal. Son journal commence alors qu’elle est en quatrième et dernière année de primaire, à l’internat Hui de Yuwang. Son jeune frère et elle parcourent les 20 kilomètres qui les séparent de chez eux deux fois par semaine, le plus souvent à pied malgré le soleil de plomb en été et le vent glacial en hiver, n’ayant pas le yuan qui leur permettrait de rentrer en tracteur.

Les carnets de Ma Yan
Dans son journal, Ma Yan raconte son désir d’être la première de la classe, ses joies quand elle obtient une bonne note et son désespoir quand elle doit rentrer à la maison avec un mauvais bulletin. Elle témoigne également de l’extrême pauvreté qu’elle subit : le froid, l’uniforme qu’elle porte été comme hiver alors que ses amies ont de jolis habits, l’unique repas par jour, le jeûne forcé pendant deux semaines pour pouvoir s’acheter un stylo, la faim, la faim et encore la faim – sentiment qui revient comme leitmotiv dans tout le journal.
A la fin de l’année, la jeune fille va passer un examen d’entrée au collège pour filles de Tongxin, découvrant ainsi « le monde extérieur ». Malheureusement, ses résultats ne sont pas suffisants et elle doit se contenter du collège de Yuwang, établissement comptant plus d’un millier d’élèves.
Cependant, au cours de l’année, elle apprend que ses parents n’ont plus les moyens de payer ses frais de scolarité, suite à cinq années de sécheresse consécutives. Elle écrit alors une lettre à sa mère au dos d’un emballage pour graines de haricots, lettre devenue célèbre et qui lancera l’aventure d’Enfants du Ningxia.
宁夏孩子
« Je veux étudier »
Nous avons une semaine de vacances. Maman me prend à part : « Mon enfant, j’ai une chose à te dire. » Je lui réponds : « Maman, si tu as quelque chose à dire, vas-y ! Il ne faut surtout pas le garder sur le cœur ». Mais ses premiers mots m’anéantissent : « Je crains que ce ne soit la dernière fois que tu vas à l’école. » J’ouvre de grands yeux, je la regarde et lui demande : « Comment peux-tu dire une chose pareille ? De nos jours, on ne peut pas vivre sans étudier. Même un paysan a besoin de connaissances pour cultiver sa terre ; sinon, il n’obtient pas de récoltes ».
Maman insiste : « Tes frères et toi, vous êtes trois à aller à l’école. Seul votre père travaille au loin. Ça ne suffit pas. » Je lui demande, avec l’angoisse au cœur : « Est-ce que ça signifie que je dois rentrer à la maison ? » « Oui », me répond-elle. « Et mes deux frères ? » « Tes deux frères peuvent continuer leurs études » Je m’insurge : « Pourquoi les garçons peuvent-ils étudier et pas les filles ? » Elle a un sourire fatiguée : « Tu es encore petite… Quand tu seras grande, tu comprendras. »
Cette année, plus d’argent pour l’école. Je suis de retour à la maison et je cultive la terre pour subvenir aux études de mes deux frères. Quand je repense aux rires de l’école, j’ai presque l’impression d’y être encore. Comme je désire étudier ! Mais ma famille n’a pas d’argent.
Je veux étudier Maman, je ne veux pas rentrer à la maison ! Comme ce serait magnifique si je pouvais rester éternellement à l’école !
Ma Yan, 2 mai 2001
Bai Juhua n’a jamais appris à lire ou à écrire, elle doit demander à sa fille de lui lire la lettre. Les événements s’enchaînent alors rapidement : les parents de Ma Yan, touchés par sa détresse, empruntent les 70 yuans (6,60 euros) qui manquaient pour terminer l’année scolaire et la lettre est transmise aux Français, telle une bouteille lancée à la mer.
Ma Yan pourra finalement retourner à l’école et bénéficier d’une éducation de qualité. Elle étudie maintenant la littérature française à la Sorbonne. Son frère cadet fait des études de droit à l’Université du Ningxia, à Yinchuan, et son plus jeune frère va passer le Gaokao (baccalauréat) en 2012. Il aimerait étudier les relations internationales.

Ma Yan à Paris en 2004


